Un message du Grand Rabbin de France

Gilles Bernheim L’exclusion : on en parle, la décrit, on s’apitoie, on s’insurge, on rapporte, on légifère, on subventionne. On interroge les exclus et les politiques, les comédiens et les sociologues. Sur cette souche, les associations prolifèrent. Beaucoup d’argent lui est consacré et un immense effort de générosité: solidarité oblige, statistiques, pourcentages, calculs, précisions la pistent, la cernent, la projettent en courbe vers l’avenir.

Cependant, l’exclusion campe au milieu d’une société impassible. Le libéralisme assumé dans toutes ses conséquences, la force d’âme devant les maux d’autrui et les indignations théâtrales ne sont des réponses ni utiles aux malheureux, ni dignes de la tradition juive. Ayons le courage de proposer des ouvertures concrètes vers une société qui humanise, en réponse à des besoins matériels et pas seulement matériels. On limite trop le problème de l’exclusion à des considérations financières, alimentaires ou d’ordre quantitatif. Bien entendu, il n’est pas question de rêver en laissant les exclus livrés à la faim et au froid. Mais nourrir et abriter ne suffisent pas. Il faut en outre se demander comment ces êtres seront reconnus comme des personnes. Un maître du hassidisme, rabbi Elimelekh de Lizensk, formulait trois conditions de la dignité humaine.

D’abord un besoin de beauté. Voici des gens que la vie a blessés. La société les parque dans des quartiers impossibles, avec peu de commerces et encore moins de transports. Ils sont reçus dans de tristes bureaux. Alors les pauvres gens veulent prouver qu’ils ne coïncident pas avec leur misère, qu’ils ne sont pas prisonniers de leur exclusion. Un bouquet de fleurs – quoi de plus périssable? – affirme que ces personnes demeurent plus grandes que leur condition. La beauté proteste contre l’exclusion. Elle proclame une fierté.

Les exclus ont aussi besoin de mémoire. On constate que, lorsque les grands-parents sont au chômage, les parents également, les enfants perdent leur mémoire sociale. Ils perdent mémoire de la durée parce que les repères sociaux de l’emploi du temps sont partis. Or perdre le sens de la chronologie sociale empêche de se constituer le temps intérieur de la conscience de soi. Parler ici de perdre des racines n’est jamais que tirer la conséquence du fait que l’histoire sociale se bâtit sans eux. Enfin, les exclus ont besoin de culture. Il suffit de citer cet homme de vingt-sept ans qui, en alphabétisation, apprenait les rudiments de la lecture. Avec une joie extraordinaire, il s’est écrié : «J’existe parce que je sais lire.» L’accès à la culture humanise. On dira peut-être: ce ne sont pas des solutions! Mais si, ce sont des solutions humaines. La beauté, la mémoire et la culture appartiennent aux fondements qui édifient l’homme. C’est aussi pour cela que le Consistoire, aux côtés du FSJU, avec la participation de nombre d’institutions et de médias communautaires, se mobilise dans toute la France cette année encore, pour tous ceux que nous n’avons pas le droit d’ignorer, pour tous ceux que nous ne devons plus faire attendre.

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